Les dangers des systématismes intellectualistes

Les dangers des systématismes intellectualistes

I l y a peu de décennies encore, nous traversions océans après déserts, que peuplaient des vieilles chimères qui s’étaient éteintes dans les enfers d’un passé douloureux de douleurs. Ce passé, omniprésent de par ses séquelles et traumatisant de par l’étendue de ses contrecoups, longtemps qu’il nous a appauvris de tant de rêves fatalement déchus. Notre intellect devenu orphelin de ses sujets pensants commençait alors à se chercher des nouveaux remèdes contre les morosités ambiantes.

Nous avions soif d’encres et de plumes nouvelles. Leurs récits ardemment attendus étaient censés être les illustrateurs de nos mondes nouveaux. Ils avaient vocation à être annonciateurs d’idéaux prochains et fabuleux. Mais ils se devaient par-delà tout d’être les conteurs guérisseurs de nos futurs désirés et désirables.

Pendant que nous lanternions, nous désespérions de voir enfin ces espritslumignons jaillir des ténèbres de notre histoire contemporaine, pour que rendues soient ses lumières à notre siècle ô combien enténébré. Mais aussi, nous aspirions à ce que tout soit fait, dit, recherché, étudié, chanté, peint, joué, versifié et écrit… à dessein ambitionné de nous ôter des mauvais songes d’un passé saccagé et mis en décombres. Le tout, pour qu’au bout du chemin, nous et nos aspirations communes soyons projetés tels des jets d’encres par les peintres contre la toile d’un formidable imaginaire partagé. Ainsi, notre rêve d’un devenir meilleur pouvait alors être recrayonné dans le conscient collectif.

L’espoir renaissant avec l’arrivée d’une élite intellectuelle, nouvelle et dernièrement née, la parole publique favorisée et boostée par l’avènement des canaux de diffusion et leurs moyens technologiques des réseaux sociaux, nous voilà qui réapprenons depuis quelques années maintenant à nous délecter des breuvages des essences éternelles qui font le monde des idées. Paroles après sentences, critiques après mises en garde, verdicts après procès publics, nous buvons verbes après parlers, enseignements après leçons, billets de presse après récits… et ce jusqu’à l’ivresse.

Toutefois, et bien que nous n’ayons jamais manqué d’être une incommensurable réserve d’espérances en attente d’être ressuscitées, nous ne faisons aujourd’hui qu’aller fâcheusement de désenchantements en désenchantements. À forces de lectures, d’auditions et de spectacles publics stériles et stérilisants, nos cœurs commencent à être pris de nausées. Et comment ! Beaucoup parmi ceux qui s’érigent en pourfendeurs des ordres préétablies sont devenus les agresseurs des masses de populaces que nous représentons pour leur intellect qui se remplit d’orgueil. Chaque fois qu’ils leurs viennent des envies de soigner leurs dépressions en plein milieu de la place publique, ils n’hésitent pas à agiter des nuages de particules néfastes au-dessus de nos têtes. Nos pauvres têtes qui ont longtemps été sevrées de l’amour d’un débat publique sain et constructif ne savent plus alors à quel saint confier leur peine. Nous qui, il n’y a pas longtemps de cela, avions soif de leurs plumes, sommes présentement submergés par le chagrin nourri par ces mêmes et autres chagrins publics !

Somme toute, nous avons déjà le sentiment d’avoir trempé jusqu’à la noyade dans les eaux bénites de leurs matières grises, mais ô combien grisâtres et grisées. Résultat des comptes, en plus de la nôtre, qui a longuement préexisté à la leur, nous voici qui sombrons davantage dans les abîmes de leurs déprimes propres. Nous qui, il y a encore quelques temps, obéissions aux truchements de ces grands esprits qui s’évertuent aujourd’hui encore à nous traduire les paroles divinatoires des maîtres penseurs autoproclamés qu’ils sont devenus, ces intermittents de la pensée et autres vendeurs de leçons d’existentialisme à la sauvette ne cessent de nous gifler à coups de contrevérités et de malhonnêtetés intellectuelles.

Oui, la déprime est générale ! Elle se généralise et se globalise ! À qui la faute ? Elle est, en partie, – je dis bien en partie – à tous ceux qui ne sont bons que pour les constats amers, sans jamais proposer d’issues de sortie de crise. La faute est en partie à tous ceux qui, à l’instar de leurs concurrents qui font pousser leur notoriété publique sur le dos des damnés de la terre, s’évertuent à n’être bons qu’en restant des oiseaux de mauvais augure qui fustigent tout et rien dès que le peuple se hasarde à frémir dans sa tombe.

La pente est pourtant facile, mais l’essentiel n’est finalement pour eux que celui qui consiste à maintenir leurs personnes dans leurs existences et survivances médiatiques. Nous qui avons besoin de tant d’espoirs, sommes-nous faits à leurs yeux que pour être accablés de vindictes populaires et dont nous resterons à la fois victimes consentantes et témoins de notre propre déchéance ? Ces daubeurs de nos naïvetés, bien qu’elles soient coupables, n’éveillent nos consciences qu’à minima. Ces pleureurs de nos temps ordinaires qui ne s’efforcent pas tant que cela de changer nos nuits en jours, muent en radoteurs de nos vieux cauchemars et nous y maintiennent en nous ressassant leurs récits jusqu’à satiété. Puisque c’est dans la dépendance affective qu’ils veulent nous asservir…

Au sujet de tous ceux-là, nous avons besoin de nous demander en nousmêmes : sentent-ils au moins nous venir cette fatigue à la fois affective et cérébrale et que font perdurer leurs errements notoires ? Ceux-là mêmes qui demeurent infatigables et encore moins satiables dans leur quête de notoriété, sortiront-ils un jour de leur cécité d’âme en apprenant que nous sommes non seulement pas fatigués et usés, mais par-delà tout désapprendre de croire que pour leurs idées, notre conscience collective n’en est pas que l’entonnoir, mais aussi l’exutoire ? Leurs paroles sombres, quant à elles, leurs nuages noirs et desquels sourdent leurs pluies assassines, ne font que retarder et rendre improbable l’arrivée nos printemps futurs.

Qu’ils nous proposent des solutions à la fin ! Qu’ils quittent la région si confortable des constatations et se risquent pour une fois à penser notre monde d’après ! Qu’ils repensent notre Cité et œuvrent dans sa réédification au lieu de verser nos propres larmes sur ses ruines ! Quitte à se tremper, quitte à se mystifier en s’égarant en chemin. Quitte à se perdre en nous perdant dans leur quête d’un idéal commun. Mais qu’ils se hasardent enfin à penser notre monde. Non pas uniquement pour nous, mais aussi avec nous. Ne plus gindre sur notre propre sort à notre place, mais contribuer à nous faire fabriquer un destin nouveau. Ne plus être les teneurs du désordre intellectuel, mais plutôt tenter de réinventer l’ordre qui remettra les aiguilles de notre horloge à leur place. Qu’ils rendent à leurs idées des caractéristiques constructives et structurantes pour un devenir collectivement et idéalement souhaité !

Enfin, et pour que tout cela soit rendu chose possible, à toutes ces pistes de réflexions que nous souhaitons leur soumettre et faire germer dans leur intellect, nous leurs suggérons quelques ébauches d’idées : l’urgence est d’abord de cesser de rendre la propagation de la pensée dépendante de l ’orientation de la personne qui la porte. Que tout soit fait, mais que nous y parvenons surtout, à dessein que ce nouvel élitisme intellectualiste qui menace et guette notre société d’aujourd’hui revienne à la raison propre. Ne plus nous subordonner à l’intellectualisme qui propage l’adynamie et la maintient dans son cercle restreint, mais plutôt nous associer à leur quête d’un idéal commun, salutaire, et en faire une cause nationale. Ainsi, en professant le serment de nous promettre à un devenir qui, contre tout et contre tous, sera un jour préférable, notamment après avoir irréversiblement acté une rupture intergénérationnelle et inclusive avec la déprime populaire, nous nous ferons tous le devoir et le falloir sacrés de nous garder de glorifier la morosité, mais plutôt l’espérance, cette pierre angulaire nécessaire à l’édification de tout avenir désirable.

Azeddine Idjeri

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