Rachid Boudjedra ressuscite toute la complexité, politique et sociale, d’un moment clé de l’après-guerre

Rachid Boudjedra ressuscite toute la complexité, politique et sociale, d’un moment clé de l’après-guerre

Au chevet des ombres grises

            L’écrivain et auteur de la répudiation, roman qui lui a valu la fatwa à sa sortie en 1969, ne cesse de nous surprendre, nous réenchanter par sa paraphrase pleine de sensibilité, de couleur et de la musicalité singulières dans son nouvel ouvrageLa dépossession (Editions Grasset, octobre 2017). Rachid Boudjedra, comme Rachid Mimoun, Tahar Djaout et autres abattus pour leurs écrits d’engagement politique, leurs convictions d’athéistes et leur refus de silence de toute forme d’oppression, malaxait letravail de recomposition, de revitalisation qui en font de lui une figure authentique de la résistance.

            La dépossession, comme dans l’étranger d’Albert Camus, procède des liens certainstant dans le temps que dans l’espace, des rebondissements, jusqu’à la vision géographique, aux évènements vrais ou faux qui se poursuivent. Il nous fait replonger, baguenauder, ressasser au gré de son altruisme.

Le narrateur, le personnage du livre, un lapsus ? Mais non, bien qu’il s’appelle Rachid, il n’est pas l’auteur, mais il lui ressemble trait pour trait, parfois on se perd de ne pas savoir qui est qui. Rachid se raconte comme dans une autobiographie dans laquelle, il déroule  le film de sa vie depuis sa petite enfance ratée et les insultes et les moqueriesde ses camarades pour son obésité.

Elève précoce du lycée franco-musulman de Constantine, il s’initie à la comptabilité pour donner un coup de main à son oncle ; puis des souvenirs lui reviennent en pleine figure, souvenir de deux tableaux accrochés dans le bureau d’expert comptable de son oncle qui adorait l’art :

le 1er tableau, c’est la prise de Gibraltar signé par le plus grand peintre de l’âge d’or musulman du moyen âge (12e siècle) et le 2eme tableau, c’est  La mosquée de la place du gouvernement à Alger signé  par le Français  Albert Marquet (ou Pierre Léopold Albert Maquet) peintre postimpressionniste (1875-1947)  qui vécut vingt-cinq ans en Algérie, s’y maria avec Marcelle Martinet, issue de la communauté pied-noire communiste. Albert Maquet est ami du l’illustre peintre Henri Matisse. Rachid admire les Maquets (marie et femme) pour leur combat contre le fascisme.

Le bac en poche, Rachid au lieu de suivre ses études dans une université Française, préfère joindre les maquisards dans les montagnes qui luttaient contre l’armé colonialmais vite déçu par le FLN une fois l’indépendance acquise, « Ce FLN que nous avions tant adulé. Ce FLN qui avait conduit une vraie révolution et dont la rigueur et l’efficacité avait ébranlé la France et les pays membres de l’OTAN…Mais qui a trahi tous ses principes, maintenant. » P.159. Rachid s’est vu déposséder de sa liberté, son émancipation et de sa quête (avoir et être).

La corruption, l’injustice, le mépris des fonctionnaires. En fait Rachid ne peut pas oublier ni pardonner  la destruction d’une villa appartenant à un couple « Djenane Sidi Saïd », sur les hauteurs d’El Biar, le quartier le plus huppé d’Alger pour construire un musé au profit du Ministère de la Culture.

C’est en cela que se résume la réalité de la face cachée des dirigeants de cette époque post-indépendance d’Algérie. Cette réalité est celle de dire non à la hogra,le mépris, non aux injustices sociales qui, après s’être mi toutes et tous d’accord dans la plate forme de la Soummam pour une union sacré  dans la lutte contre l’occupant, a, après 1962, repris ses droits.

Dans le roman de Rachid on voit un bon nombre de personnage, tous ont une vie chargée d’histoire : du père négociant dans les affaires, si bien qu’un nationaliste aguerri, il passe son temps à voyager et à découvrir d’autres cultures ; sa mère comme une fourmilière passant son temps à coudre, tout en supportant le mauvais caractère de son mari, et le suicide de son fils aîné parce qu’homosexuel ; l’époustouflante Zora sa demi-sœur et autres, ils ont fait vivre ce roman. Et sans oublier la guerre, décrite comme un infernal personnage, au fur et à mesure de la lecture, on tombe sur des pages, qui font allusion à l’histoire contemporaine, moyenâgeux tel que le pogrom, l’invasion de l’Irak par les USA.

La dépossession,Rachid Boudjedra le présente un cas presque unique, celui d’un roman ayant revisité le passé, plus encore qu’une histoire de l’Algérie profonde ; Ibn Khaldoun, Albert Marquet, Oum Kalthoum, Abou Nawas, « le chantre musulman du vin » et bien sûr feu Larbi Ben M’hidi que le colonel Aussaresses s’attribue l’assassinat dans la nuit du 3 au 4 mars 1957 et non le 11 février. Le romancier Rachid Boudjedra se laissant parfois guider par la force de sa plume pour prendre quelques libertés d’écrire l’histoire tout en respectant les fondements.

 

 

Par : Mokrane Maameri

Écrivain

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