Amar Ezzahi: le patrimoine musical de la légende du chaâbi en version 2.0

Amar Ezzahi: le patrimoine musical de la légende du chaâbi en version 2.0

A LGER – Sa discographie officielle se limite à une cassette et quelques vinyles, mais ses 50 ans de carrière sont disponibles en quelques clics: l’œuvre de la légende vivante du chaâbi Amar Ezzahi est désormais compilée par une nouvelle génération de fans qui s’en sont emparés pour la diffuser sur Internet.

Sur une page Facebook, entièrement dédiée au chanteur de 75 ans, ce sont ainsi de centaines d’heures d’enregistrements des fêtes privées que Amar Ezzahi a animées depuis les années 1960 qui ont été numérisées par de jeunes amoureux du chaâbi

La page intitulée « Cheikh Amer Ezzahi » (ainsi orthographié) et qui revendique, après huit ans d’existence, plus de 76.000 fans, offre un aperçu de la carrière prolifique d’un maître de la musique populaire réputé pour sa discrétion et dont la dernière apparition sur scène remonte à près de 30 ans, en 1987.

Motivée au départ par l’idée de partager l’art d’un « génie de la musique, écouté d’Alger à Tamanrasset », l’animation de la page s’est transformée en aventure de « conservation » et de collecte d’enregistrements rares du chanteur, explique un de ses responsables.

Pour ce fan trentenaire, informaticien de son état, préférant garder l’anonymat « par fidélité » à la légendaire discrétion d’Amar Ezzahi, c’est un « véritable réseau » qu’il aura fallu tisser patiemment au fil des années pour compiler et numériser des K7 menacées par l’usure et vendues jusque-là illégalement.

Un coffret de dix CD contenant des enregistrements de fêtes a bien été édité en 2012 par le ministère de la Culture et un autre quelques années plus tôt chez l’éditeur privé Atlas, mais ces compilations restent difficiles à trouver dans le commerce, de l’avis de nombreux fans du chanteur.

Ce travail nécessite, par ailleurs, une moyenne de deux heures pour numériser une seule « Lila » (soirée) et l’acquisition de logiciels professionnels pour améliorer la qualité des enregistrements, explique encore ce passionné pour souligner l’investissement personnel et financier des administrateurs de la page.

Ces derniers rivalisent également d’ingéniosité pour illustrer les morceaux qu’ils diffusent: montages de photos du chanteur, date et lieu de la soirée, titre du Qsid (poème) et paysages collant aux textes, autant d’éléments pour réhausser l’éclat de ces pépites du patrimoine chaâbi.

Poésie populaire et musiciens mythiques

En plus de diffuser une œuvre musicale exceptionnelle par sa diversité et sa richesse, cette page contribue aussi à faire connaître les pièces du « Melhoun » (poésie populaire maghrébine) que l’artiste a interprétées.

Des extraits de poèmes, vieux de plusieurs siècles et difficiles d’accès pour les néophytes, sont ainsi publiés tous les jours, accompagnés parfois d’explication de texte ou d’éclairages historiques.

C’est, par ailleurs, tout un pan de l’histoire du chaâbi qui est exhumé par ces aficionados d’Ezzahi à travers l’évocation des musiciens de légende qui l’ont accompagné.

De Sid Ahmed Naguib, talentueux gaucher au banjo qui a accompagné Ezzahi dans les années 1970, à « P’tit Moh » qui l’a remplacé dans les années 1980 avant de se lancer dans une carrière internationale, en passant par « Satan » le terrible joueur de derbouka, autant d’artistes que cette page contribue à faire connaître.

Une œuvre majeure à compiler

Le nombre impressionnant d’enregistrements numérisés ne représente pourtant que 40% de la totalité de l’oeuvre du chanteur, affirme l’animateur de la page.

« Amar Ezzahi a chanté dans des fêtes tous les soirs ou presque depuis les années 1970, avec des interprétations à chaque fois différentes, des morceaux uniques », rappelle ce passionné pour dire l’étendue d’une carrière musicale menée loin des projecteurs.

Pour lui, la sauvegarde ce patrimoine musical permettrait surtout de mesurer toute la diversité du chaâbi d’Amar Ezzahi qui a touché à « tous les registres de la poésie populaire » (mystique, amoureuse, morale, épique…) et introduit du jazz et de la musique classique » dans ses morceaux.

« Sans Amar Ezzahi, les jeunes n’auraient jamais écouté le chaâbi », assène ce fan qui évoque au passage l’ « incontestable » influence du maître sur de nombreux jeunes artistes d’aujourd’hui.

A ce paradoxe entre la modernité d’une musique et le choix de la pratiquer dans un cadre purement traditionnel s’ajoute celui de la modestie d’un artiste se définissant comme un « petit chanteur populaire » et que les fans, les plus jeunes surtout, acclament sur les réseaux sociaux par le vénérable titre de « Cheikh Leblad » ou « Maître du blues algérois ».

Par Fodhil BELLOUL/APS

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